dimanche 31 août 2008

Retour d'Italie, Caravaggio


J'ai déjà contemplé, comme à peu près tout le monde, des reproductions de toiles du Caravage dans des livres d'art, et même un certain nombre d'originaux, dispersés en Italie dans la pénombre des églises ou la lumière froide des musées.
Tout en admirant la modernité de ses compositions, l'audace de son réalisme, je n'avais pas d'inclination particulière pour son clair-obscur, pour ses beautés ravagées, les trognes brutales, parfois veules, et les nudités maladives de ses personnages, pas davantage pour ses corbeilles de fruits pourrissants.
Mais j'ai la chance d'avoir une amie qui voue à ce peintre une passion durable, et qui ne se fatigue pas de tenter de me le faire aimer.
Au dernier jour de notre séjour à Rome, elle m'a donc traînée, par les serpents qui me servent de cheveux, jusqu'à l'église Santa Maria del Popolo.

Me voici donc confrontée à La Conversion de saint Paul du Caravage. Là, je vis ce que j'avais déjà vécu, à vingt ans, devant La Naissance de Vénus de Botticelli : sans rire, l'équivalent artistique du coup de foudre amoureux, ou de la révélation divine (du moins telle que je me la représente, n'en ayant pas l'expérience).
Et précisément, cela m'advient en face d'un tableau qui ne raconte que cela : le bouleversement d'un être que le surgissement de l'Esprit (ou du Beau, peu importe, ce ne sont que des noms divers désignant la même ineffable puissance) arrache à l'itinéraire qu'il croyait sien, et jette sur des chemins neufs, plus incertains, plus vrais, et plus exaltants.

Nous voyons sur cette toile un homme jeune, et très beau, portant l'uniforme des légions de Rome ; renversé sur le dos, juste sous les pieds de son cheval, il a les paupières baissées, dans le désordre de sa chute ses cuisses se sont écartées, il ouvre largement ses bras tendus, les doigts de ses mains ; s'il a, un instant, tenté de se défendre contre cette lumière aveuglante qui coule sur lui, l'inonde et l'enveloppe, maintenant il est offert absolument, il accepte et recherche cette étreinte inconnue.
Je ne sais ce qu'ont pensé de ce tableau ses vertueux commanditaires, mais je ne conçois pas au monde d'image plus sombrement, plus violemment érotique. Ce serait toutefois faire un bien mauvais procès à ce peintre (même si son homosexualité est connue) que de réduire sa toile à une scène seulement voluptueuse, où le récit extrait des Actes des apôtres servirait de masque et de prétexte.
Ce que je vois représenté là, c'est la seule expérience humaine qui vaille la peine d'être vécue, la plus intense, la plus exaltante, la seule surtout où la dépossession de soi est entière et non négociable : celle de l'amour qui nous emporte corps et âme, qu'il soit de dieu, de l'humain, ou de l'art.

Contre toute attente, ce Saint Paul est désormais au centre de ma vie.

Retour d'Italie, Hadrien


Confirmée et ravivée à Rome, ma passion pour tout ce qui concerne Hadrien et qui, sans originalité aucune, me vient de la lecture de Yourcenar...
Dans Les Mémoires..., n'est-il pas l'être le plus admirable qui soit, par sa lucidité, sa quête de sagesse, son acceptation de sa condition d'homme parmi les hommes, par sa volonté tenace, aussi, de remplir le devoir inhérent à cette condition, et plus encore celui qui lui incombe en tant que Prince, par son travail mené à bien pour Rome, et pour l'Homme ?
Au British Museum se tient ces jours-ci, et jusqu'en octobre je crois, une exposition qui entend rétablir une certaine vérité historique contre la figure romanesque ; soit : l'Histoire a ses exigences. Mais je me rends compte qu'il ne m'importe guère, à moi, que l'objet d'une admiration si profonde, et qui m'est si essentielle, soit un être de chair ou de papier.

Pour autant, je n'ai pas cessé de chercher Hadrien dans la ville éternelle ; j'ai croisé son souvenir au Panthéon et au château Saint-Ange, j'ai aussi salué le profil incliné d'un buste d'Antinoüs à la Centrale Montemartini, cette annexe du musée du Capitole, où les marbres pâles et lisses sont exposés parmi les noires et rugueuses machines d'une centrale électrique désaffectée.
Je suis allée à la rencontre de l'empereur à Tivoli (ma précédente visite datait d'un voyage scolaire, avec mon professeur de latin, en classe de cinquième ou de quatrième) : j'ai été frappée de découvrir que la célèbre "villa" n'est pas une villa, mais bel et bien la traduction harmonieuse, dans l'espace du dehors, dans les plus simples et les plus nobles matériaux que nous offre le monde, de l'intériorité d'un homme, esprit, âme, et cœur.
Par la suite, j'ai eu la belle surprise de retrouver Hadrien à Florence ; deux bustes étaient disposés dans une galerie, aux Offices : un portrait de jeunesse, image inattendue d'un frêle tribun à la barbe timide, l'épaule nue, et un portrait impérial, fidèle celui-là aux manuels d'Histoire. Dans la même galerie, un buste d'Antinoüs, encore, encore le même visage penché et doux, était heureusement placé non loin de l'austère figure du Prince.

Bien sûr, je n'ai pas pu m'empêcher de racheter sur place, pour le relire, le livre de Yourcenar, qui m'impressionne à chaque fois comme si c'était la première, et qui pourtant me bouleverse de plus en plus tandis que je vieillis, et que s'approfondit mon expérience de la fragilité du bonheur, de la perte et du deuil.
Parmi les notes des Carnets... relatant la lente et difficile gestation de l'œuvre, une courte sentence m'a évidemment sauté aux yeux, sauté au cœur (encore que mon cas soit sensiblement différent : en vérité, j'écris si peu, si péniblement, et je suis si peu sûre d'avoir quelque légitimité à le faire, que je ne parviens pas même à me désigner par ce nom d'écrivain) :

Enfoncement dans le désespoir d'un écrivain qui n'écrit pas.

Retour d'Italie, Botticelli


De retour d'Italie, je relis ce blog et suis étonnée de lui trouver ce ton un peu distant, pour ne pas dire hautain... Je devine que cette particularité vient en partie de mon souci d'exactitude, qui me fait parfois tendre à la sécheresse, mais la cause principale en est, bien sûr, une certaine forme de pudeur (j'essaie de me garder du fatras obscène ou dérisoire, mais toujours narcissique, de nombreux blogs). J'espère tout de même que l'usage me permettra de trouver, au fil du temps, la juste tonalité...

L'Italie, disais-je : je croyais connaître déjà Rome et Florence, j'oubliais que je n'y avais fait aucun séjour à l'âge adulte (tout au plus un week-end éclair à Rome en 2000)...
Ces retrouvailles furent donc une (re)découverte pleine et entière, qui m'a permis, au terme de plus d'une année d'épreuves intimes, de revenir à mes passions les plus vraies et les plus solides ; il y a eu, certes, des coups de foudre, des coups de cœur, il y a eu aussi, non pas exactement des retours de flamme, mais des attachements ravivés et confirmés après une période de sommeil...
Ainsi, confirmé à Rome, puis à Florence, mon amour pour Botticelli, dont je m'étais éprise lors de ma précédente visite aux Offices (je devais alors avoir dix-neuf ou vingt ans) ; mais cette fois j'ai été moins impressionnée par les grandes machines (La Naissance de Vénus et Le Printemps) que par la douceur de ces deux tableaux ronds figurant la Vierge, La Madonna del Magnificat et La Madonna della Melagrana.
On accorde volontiers à Botticelli les qualités de la grâce et du raffinement ; il me semble que son travail va au-delà, et qu'un sourd désespoir donne à ses toiles les plus apparemment solaires, ou mondaines, une dimension inquiétante et tragique.
Ses fresques de la Sixtine à Rome ne pâlissent pas de la proximité avec celles de Michel-Ange (dont les figures musculeuses me touchent infiniment moins), même si la juxtaposition de ces deux personnalités si dissemblables ne va pas sans heurt.