
J'ai déjà contemplé, comme à peu près tout le monde, des reproductions de toiles du Caravage dans des livres d'art, et même un certain nombre d'originaux, dispersés en Italie dans la pénombre des églises ou la lumière froide des musées.
Tout en admirant la modernité de ses compositions, l'audace de son réalisme, je n'avais pas d'inclination particulière pour son clair-obscur, pour ses beautés ravagées, les trognes brutales, parfois veules, et les nudités maladives de ses personnages, pas davantage pour ses corbeilles de fruits pourrissants.
Mais j'ai la chance d'avoir une amie qui voue à ce peintre une passion durable, et qui ne se fatigue pas de tenter de me le faire aimer.
Au dernier jour de notre séjour à Rome, elle m'a donc traînée, par les serpents qui me servent de cheveux, jusqu'à l'église Santa Maria del Popolo.
Me voici donc confrontée à La Conversion de saint Paul du Caravage. Là, je vis ce que j'avais déjà vécu, à vingt ans, devant La Naissance de Vénus de Botticelli : sans rire, l'équivalent artistique du coup de foudre amoureux, ou de la révélation divine (du moins telle que je me la représente, n'en ayant pas l'expérience).
Et précisément, cela m'advient en face d'un tableau qui ne raconte que cela : le bouleversement d'un être que le surgissement de l'Esprit (ou du Beau, peu importe, ce ne sont que des noms divers désignant la même ineffable puissance) arrache à l'itinéraire qu'il croyait sien, et jette sur des chemins neufs, plus incertains, plus vrais, et plus exaltants.
Nous voyons sur cette toile un homme jeune, et très beau, portant l'uniforme des légions de Rome ; renversé sur le dos, juste sous les pieds de son cheval, il a les paupières baissées, dans le désordre de sa chute ses cuisses se sont écartées, il ouvre largement ses bras tendus, les doigts de ses mains ; s'il a, un instant, tenté de se défendre contre cette lumière aveuglante qui coule sur lui, l'inonde et l'enveloppe, maintenant il est offert absolument, il accepte et recherche cette étreinte inconnue.
Je ne sais ce qu'ont pensé de ce tableau ses vertueux commanditaires, mais je ne conçois pas au monde d'image plus sombrement, plus violemment érotique. Ce serait toutefois faire un bien mauvais procès à ce peintre (même si son homosexualité est connue) que de réduire sa toile à une scène seulement voluptueuse, où le récit extrait des Actes des apôtres servirait de masque et de prétexte.
Ce que je vois représenté là, c'est la seule expérience humaine qui vaille la peine d'être vécue, la plus intense, la plus exaltante, la seule surtout où la dépossession de soi est entière et non négociable : celle de l'amour qui nous emporte corps et âme, qu'il soit de dieu, de l'humain, ou de l'art.
Contre toute attente, ce Saint Paul est désormais au centre de ma vie.

