
Je pensais tout le mal possible de Jan Kounen, à cause de la réputation de
Dobermann (celle d’un film « mode », à la violence esthétisante et gratuite) que je n’avais pas même vu. Je savais vaguement, à cause d’un long-métrage plus récent,
Blueberry (pas vu non plus), que son itinéraire personnel était passé par le chamanisme. Je n’avais pas imaginé qu’il avait fait, une année durant, des expériences répétées d’états de conscience modifiés, guidé par un chamane shipibo, Questembetsa, au Pérou.
D'Autres Mondes, le film qu’il a tiré de cette année est moins un documentaire sur les pratiques chamaniques (à ce titre, il serait décevant) que le récit d’une expérience intime, extrême et fondatrice – récit dont la sincérité m’a profondément émue (par le biais de cette expérience, explique notamment Kounen, « j’ai réalisé que je n’avais jamais habité mon corps et que je n’étais jamais sorti de l’enfance » : je cite de mémoire, et ceux qui me connaissent saisiront à quel point cette phrase a pu m’interpeller ! il parle aussi de traversée du miroir et d'expérience de proximité avec la mort).
L’Ayahuasca aux propriétés hallucinogènes, a permis au réalisateur d’explorer de nouveaux territoires intérieurs, d’affronter ses peurs, de faire voler en éclats ses anciens repères, ses fausses certitudes, et de se restructurer d’une façon nouvelle : événement d’une beauté et d’une violence similaires à celles d’un nouvel engendrement.
L’un des intervenants interrogés dans le documentaire de Jan Kounen souligne à quel point l’Occident rationaliste dénigre ces pratiques magiques. Force est de reconnaître que, par bien des aspects, je suis moi-même extrêmement occidentale et rationaliste (mais je me soigne) : rien ne me fait davantage peur que les êtres désertés par la raison (c'est « le sommeil de la raison engendre des monstres » de Goya), et je me fais peur aussi quand je sens en moi-même passer « l’aile de la folie » ! Cependant cette peur cohabite chez moi (me semble-t-il) avec une forte curiosité pour l’invisible, un goût prononcé pour les monstres, et l’indéniable tentation des gouffres.
Le même intervenant (il me semble que c’est le même) souligne également combien, en s’organisant au fil du temps, les Églises, elles aussi, se sont éloignées de telles pratiques « magiques ». Effectivement, pour ce qui concerne la chrétienté, quand on considère les expériences mystiques des origines, ou celles du Moyen Âge (tous ces cris, ces pâmoisons, ces spasmes, ces extases, ces larmes, ces agonies !), on se demande comment on a pu en arriver à des manifestations de foi aussi tièdes et policées que celles d’aujourd’hui (cette réflexion ne me vient pas par hasard : il se trouve que je suis en train de relire d’anciennes notes consacrées au « cri mystique » au Moyen Âge, mais j’en reparlerai sans doute ici)…