vendredi 28 novembre 2008

It's Friday...



D’où me vient la tendresse ?
J’ai caressé d’autres boucles
Et j’ai connu des lèvres
Plus sombres que les tiennes.

Les étoiles s’allumaient et mouraient
(D’où me vient la tendresse ?)
Et les yeux s’allumaient et mouraient
Plongés dans mon regard.

J’ai entendu d’autres chants
Dans la nuit sombre et noire
(D’où me vient la tendresse ?) —
La tête sur le cœur du chanteur.

D’où me vient la tendresse ?
Et que puis-je en faire, adolescent
Malicieux, chanteur vagabond,
Aux cils plus longs que longs ?

Marina Tsvétaïéva, 18 février 1916.

dimanche 23 novembre 2008

Chamanisme et cri mystique


Je pensais tout le mal possible de Jan Kounen, à cause de la réputation de Dobermann (celle d’un film « mode », à la violence esthétisante et gratuite) que je n’avais pas même vu. Je savais vaguement, à cause d’un long-métrage plus récent, Blueberry (pas vu non plus), que son itinéraire personnel était passé par le chamanisme. Je n’avais pas imaginé qu’il avait fait, une année durant, des expériences répétées d’états de conscience modifiés, guidé par un chamane shipibo, Questembetsa, au Pérou.
D'Autres Mondes, le film qu’il a tiré de cette année est moins un documentaire sur les pratiques chamaniques (à ce titre, il serait décevant) que le récit d’une expérience intime, extrême et fondatrice – récit dont la sincérité m’a profondément émue (par le biais de cette expérience, explique notamment Kounen, « j’ai réalisé que je n’avais jamais habité mon corps et que je n’étais jamais sorti de l’enfance » : je cite de mémoire, et ceux qui me connaissent saisiront à quel point cette phrase a pu m’interpeller ! il parle aussi de traversée du miroir et d'expérience de proximité avec la mort).
L’Ayahuasca aux propriétés hallucinogènes, a permis au réalisateur d’explorer de nouveaux territoires intérieurs, d’affronter ses peurs, de faire voler en éclats ses anciens repères, ses fausses certitudes, et de se restructurer d’une façon nouvelle : événement d’une beauté et d’une violence similaires à celles d’un nouvel engendrement.

L’un des intervenants interrogés dans le documentaire de Jan Kounen souligne à quel point l’Occident rationaliste dénigre ces pratiques magiques. Force est de reconnaître que, par bien des aspects, je suis moi-même extrêmement occidentale et rationaliste (mais je me soigne) : rien ne me fait davantage peur que les êtres désertés par la raison (c'est « le sommeil de la raison engendre des monstres » de Goya), et je me fais peur aussi quand je sens en moi-même passer « l’aile de la folie » ! Cependant cette peur cohabite chez moi (me semble-t-il) avec une forte curiosité pour l’invisible, un goût prononcé pour les monstres, et l’indéniable tentation des gouffres.
Le même intervenant (il me semble que c’est le même) souligne également combien, en s’organisant au fil du temps, les Églises, elles aussi, se sont éloignées de telles pratiques « magiques ». Effectivement, pour ce qui concerne la chrétienté, quand on considère les expériences mystiques des origines, ou celles du Moyen Âge (tous ces cris, ces pâmoisons, ces spasmes, ces extases, ces larmes, ces agonies !), on se demande comment on a pu en arriver à des manifestations de foi aussi tièdes et policées que celles d’aujourd’hui (cette réflexion ne me vient pas par hasard : il se trouve que je suis en train de relire d’anciennes notes consacrées au « cri mystique » au Moyen Âge, mais j’en reparlerai sans doute ici)…

mercredi 19 novembre 2008

Le Goût de l'Autre


Puisque ce blog devient coutumier des embardées extra-littéraires, autant me faire plaisir et présenter ici une belle initiative de mon amie Nathalie : Nathalie est bénévole depuis des années au sein d'une association qui vient en aide aux migrants, à tous les migrants, quel que soit leur statut administratif.
Depuis longtemps, elle songeait à un projet qui lui permettrait de concilier cette activité avec son goût et son talent pour la cuisine : ce projet vient de voir le jour, il s'intitule Le Goût de l'Autre.
Il s'agit d'une rencontre mensuelle, autour d'un repas préparé à quatre mains, entre migrants et "français" : rencontre rare, parfois impossible, entre des personnes qui vivent côte à côte mais non ensemble. À chaque repas, un "cuisinier" propose un menu de son pays d'origine, et Nathalie l'aide aux fourneaux. Le repas est pris dans une salle gracieusement prêtée par la municipalité du 4e arrondissement à Paris.
Il me semble important de soutenir des initiatives de cette sorte, car je vois mal comment nous pourrions collectivement améliorer les conditions de vie des êtres humains sur cette planète si nous restons figés dans nos certitudes, engoncés dans nos peurs et barricadés entre nos frontières (si quelqu'un a déjà vu quelque chose de bon sortir de pareils choix politiques et sociaux, qu'il se signale, ça m'intéresse !).
Et voici le lien pour découvrir le blog du Goût de l'Autre, les photos du tout premier repas et la marche à suivre si vous souhaitez y participer.

jeudi 13 novembre 2008

Fêtes secrètes


Du Grand Meaulnes, je gardais bizarrement, depuis mon adolescence, le souvenir d'un sous-bois détrempé, d'une allée rectiligne jonchée de feuilles mortes : l'arbitraire de la mémoire ! Ceci alors que ce qui aurait dû me rester c'est, bien sûr, l'atmosphère incomparable de cette fête à laquelle Meaulnes assiste en clandestin, mélange de folie dispendieuse et de dénuement, de joie enfantine et de toute la tristesse des choses qui finissent.
Ce thème de la fête secrète, où survient un visiteur candide (celui qui ne connaît pas les codes et avance en intrus avec, au ventre, la crainte d'être démasqué parmi les masques), je le retrouve dans un film qui m'a fait une très forte impression, Eyes Wide Shut, de Kubrick : bien sûr, la rêverie amoureuse de Meaulnes autour de la personne d'Yvonne et les fantasmes qui hantent Bill Harford, interprété par Tom Cruise, ont peu à voir. Toutefois, l'amour chez l'un et le désir chez l'autre tiennent toute leur vigueur, me semble-t-il, du cadre fascinant et dangereux que leur offrent ces fêtes l'une et l'autre extrêmement codifiées (Meaulnes est confronté aux règles surprenantes empruntées aux jeux de l'enfance, Harford à des rituels pseudo-religieux détournés à des fins érotiques).
En discutant avec M., j'ai pris conscience que la posture du "candide" peut susciter un malaise proche de l'angoisse : elle n'a pas pu regarder Eyes Wide Shut jusqu'à son terme. Chez moi, l'angoisse est là, mais le plaisir aussi, ces fêtes offrant à mon esprit une représentation étrangement distanciée de mes désirs et de mes peurs, en égale proportion.

mardi 4 novembre 2008

Les temps changent...


Et alors que l'espoir semblait s'éloigner du monde, Les États-Unis, dont nous n'attendions plus grand-chose, nous donnent une sacrée leçon.
La politique menée par Obama, figure assez stupéfiante par son mélange d'idéalisme et de réalisme, ne sera peut-être pas radicalement différente de celle qu'aurait menée un autre Démocrate ; mais le symbole, le message que ce pays envoie au monde en élisant cet homme, avec sa couleur et son histoire, change déjà la donne.
Voyons, maintenant...

dimanche 2 novembre 2008

Rome, encore


Je m'étais promis de ne parler ici que de littérature, et je ne m'y tiens pas. Mais c'est sans regret : en vérité, tout ce qui me fait vibrer nourrit ce que je suis, ce que j'écris, et trouve donc une place légitime ici.
Ainsi donc je ne résiste plus à la tentation de dire un mot de Rome, la série en deux saisons (malheureusement pas davantage) produite par HBO et qui évoque la fin de la République et le début de l'Empire. Il y a chez les Anglo-saxons une étonnante décontraction par rapport à l'histoire romaine et cette série, qui emprunte sans s'en cacher à Shakespeare et à Mankiewicz, en est un nouveau témoignage.
Comme souvent lorsqu'il s'agit de construire une fiction à partir d'événements historiques, les scénaristes de Rome rendent compte de l'affrontement entre Pompée et César, entre Marc Antoine et Octave, sans s'écarter de la version communément admise des grands faits, et c'est dans les lacunes de l'Histoire, en explorant le domaine de l'intime et le monde des petites gens, qu'ils déploient toute leur fantaisie romanesque, sans vergogne et pour notre plus grand plaisir.
Mais ce qui représente à mes yeux la plus surprenante réussite de Rome, c'est qu'entre les personnages de fiction (Lucius Vorenus et Titus Pullo, inventés de toutes pièces pour aider le spectateur lambda à entrer dans l'Histoire), et les figures historiques, ce sont paradoxalement les secondes qui m'ont semblé les plus fragiles et les plus émouvantes : j'ai été littéralement fascinée par Ciaran Hinds dans le rôle de César ; Tobias Menzies m'a fait prendre conscience de l'humanité de Brutus ; quant à James Purefoy, qui interprète Marc Antoine, son charisme n'a rien à envier à celui de Brando.