
Un nouveau livre de Pierre Michon vient de paraître.
C'est, à chaque fois, une grande joie, et une grande joie rare, car Michon publie peu.
Voici quelqu'un qui occupe dans mon panthéon personnel une place pareille à celle de Gracq ou de Yourcenar, ni plus ni moins. Un auteur important, dont les livres m'ont profondément marquée.
Je ne peux rien dire encore de ce livre-là, le tout dernier, Les Onze, que je n'ai pas pu lire puisque quelqu'un que j'aime m'a promis de me l'offrir (attente, délicieuse épreuve !)...
Je sais déjà, toutefois, qu'il y est question d'un tableau imaginaire, d'un peintre imaginaire à qui l'on commande le portrait de groupe des onze membres du Comité de Salut public, ceci en pleine Terreur : le portrait de Robespierre et des siens, donc.
Ayant moi-même été fascinée durablement par la figure de Saint-Just, par ce mélange de charisme, de rigueur morale et d'absolue cruauté qui le caractérise à mes yeux (à tort ou à raison), j'ai été surprise de retrouver cette fascination chez deux de mes écrivains favoris, Yourcenar d'abord, et maintenant Michon.
Qu'elle évoque des faits empruntés à l'Histoire, des lieux et des paysages, certaines grandes figures de l'art ou de la littérature, ou encore le destin d'êtres "minuscules", l'œuvre de Michon excède toujours son sujet pour, inlassablement, parler du rapport des hommes au désir, au pouvoir et à la gloire, à la figure du père, à Dieu... Mais comme il m'est difficile de développer plus avant tout commentaire sur une œuvre qui me touche trop profondément, j'ai résolu de laisser la parole à d'autres...
Parole à Michon lui-même, d'abord, sur la littérature :
Ce qui importe, c'est qu'avec le monde on fasse des pays et des langues, avec le chaos du sens, avec les prés des champs de bataille, avec nos actes des légendes et cette forme sophistiquée de la légende qu'est l'histoire, avec les noms communs du nom propre. Que les choses de l'été, l'amour, la foi et l'ardeur, gèlent pour finir dans l'hiver impeccable des livres. Et que pourtant dans cette glace un peu de vie reste prise, fraîche, garante de notre existence et de notre liberté.
Le même, répondant aux questions de Didier Jacob (au sujet de Les Onze) pour Le Nouvel Observateur n°2323, mai 2009 (extraits) :
Ce qui exerce pour vous un très grand attrait, c’est aussi le sacré de la langue, qui n’a jamais été aussi fiévreuse que pendant cette période [la Révolution française].
Ils étaient tous des écrivains en puissance. Ils avaient une vocation d’écrivain. Ils ont réintroduit sans nuance tout le discours romain politique, la grande rhétorique politique. Et il y avait une invention lexicale extraordinaire. Oui, ce furent de grands créateurs de langue. Ils ont élaboré une très forte langue de bois. Qui n’est pas née de rien. Elle vient des grands mystiques, Pascal, par exemple. Je pense à cette phrase de Saint-Just qui est une merveille : « Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle. »
Langue de bois, langue de mort…
Faite pour la mort. Tout comme dans la tragédie. À quoi sert le beau discours de Racine sinon pour introduire à la mort des protagonistes ?
Vous les comprenez, ces membres du Comité ? Ces Onze, ces tueurs ?
Oui. Ce sont des gens qui s’adoraient et qui se flinguaient. Comme si la dernière amitié, c’était de s’envoyer à la guillotine. Robespierre était au même niveau que Danton, que Desmoulins. Robespierre a été témoin au mariage de Desmoulins. C’étaient des frères. Et l’entre-tuerie était d’autant plus forte qu’ils étaient frères. Ils étaient dans la démesure absolue, dans l’hybris grecque. Ils étaient dans la transe, la transe du discours, chauffés à mort. La mort n’était plus qu’un accident. Oui, je les comprends, je les absous et je les admire.
Enfin, en guise de clin d'œil, parole à Éric Chevillard qui, sur son blog, croque ironiquement Michon en quatre lignes, et en quatre lignes rend compte de la place à la fois centrale et excentrée (excentrique ?) qu'il occupe dans la littérature contemporaine (jeudi 7 mai 2009) :
Pierre Michon que l’on aperçoit de loin en loin, ici ou là, éméché, cynique, en désordre comme un qui a sauté avec sa bombe, et qui tous les cinq ans publie un livre imparable où la littérature se refait une santé, revenue de ses errements dans les livres des autres, enfin débarrassée de ses casseroles.
(Portrait de Saint-Just, école française du XVIIIe siècle.)
5 commentaires:
Voilà qui me donne vraiment envie de découvrir ce livre… d'autant que (tu ne seras pas surprise) j'ai moi aussi été attirée/fascinée par la figure de Saint Just.
(et j'ai découvert récemment qu'aucun de mes élèves de première n'avait entendu parler de lui...)
Allez, je l'ajoute à ma Wishlist !
Merci…
Oserai-je l'avouer ? Je ne suis pas du tout surprise de cette fascination, en effet *rires* Nous voici donc avec un nouvelle obsession commune...
Ah, il y a un livre de Michon que je te destinerais peut-être davantage que tous les autres : il s'intitule "Abbés" et réunit des récits d'une grande spiritualité en même temps que d'une grande sensualité, des récits de passion à l'état pur, et de beaux portraits de femmes, aussi...
je fais tout pour aiguiser ta curiosité, comme tu vois ;-)
Et ça marche ! … Je l'ai ajouté aussi.
ça ne va pas t'étonner : au départ j'avais lu "Nichon, terreur et tragédie" ^_^
en tout cas ça donne envie de le découvrir, je ne l'ai jamais lu.
Non, ça ne m'étonne pas :-)
Un titre sympa pour le prochain livre de Cyprien ?
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