
Ce que j'ai aimé par-dessus tout dans le film de Xavier Beauvois (avec la lente beauté des images, la pudeur et la justesse du propos, bien sûr), ce sont les visages.
J'ai été frappée de me rendre compte à quel point notre époque s'acharne à n'exhiber que des masques. J'avais déjà connu ce sentiment en sortant d'une exposition de Nan Goldin, The Ballad of Sexual Dependency : la plupart du temps, la photographie, le cinéma, la télévision, nous privent totalement du spectacle du visage humain, l'escamotent, le déforment, le travestissent. Et, la pupille épuisée par ces simulacres fades ou hideux (c'est selon), nous nous trouvons tout à coup bouleversés par la vérité nue d'un visage, par le relief et les imperfections d'une chair entre toutes singulière, par la lumière d'yeux qui plus jamais ne rencontreront les nôtres, par le frémissement de muscles propre à traduire le frémissement d'une âme, d'un esprit, qui n'ont pas de pareils.

Ainsi, quand je contemplais frère Christian (Lambert Wilson) ou frère Luc (Michael Lonsdale), je pensais déjà au moment où j'allais les perdre, où ils allaient s'effacer dans la mort, et j'essayais désespérément de graver chaque détail de leurs traits dans ma mémoire.
Comment nous sommes-nous laissés à ce point déposséder de notre regard ?
