vendredi 2 septembre 2011

Fortuny / Tra (Edge of Becoming)


J'ai visité seule et pour ainsi dire par hasard une exposition intitulée TRA (Edge of becoming) au palazzo Fortuny à Venise (« tra » pour « art » à l'envers, et pour « à travers » en italien, et qu'on retrouve aussi dans le sanscrit : mantra, tantra...) : œuvres de toutes natures, tous pays et tous temps assemblées dans un esprit très « cabinet de curiosité » par le marchand d'art et décorateur Axel Vervoordt, dont ce n'est apparemment pas le coup d'essai.
Tapis et miroirs anciens, heaumes persans du XVIIIe, tableaux flamands, petite tête yéménite en albâtre translucide, maquettes d'architecte, sculptures de Rodin et Giacometti, toile de Rothko, photographies, vidéos et installations contemporaines... et, bien sûr, lustres, tentures et robes signés Fortuny. J'y ai même retrouvé avec bonheur une photographie de la série Xteriors de Désirée Dolron et un tableau de l'encore mystérieux Monsu Desiderio !
Bref, un luxueux désordre soigneusement agencé pour inventer un monde hors du monde... Et, sans doute parce qu'en ce moment je voudrais me trouver anywhere out of the world, il m'a semblé qu'en effet je pourrais vivre et mourir là, au premier étage de ce palais, vautrée sur une banquette parmi ces trésors sans jamais manquer de rien...

jeudi 1 septembre 2011

Vérone


À Vérone, à cause de la pièce de Shakespeare, la foule se presse en masse sous le supposé « balcon de Juliette », dans l'étroite cour d'une maison du centre-ville dite « Casa di Giulietta » ou « Casa dei Capuleti »...

Il se rit des plaies, celui qui n'a jamais reçu de blessures ! (Apercevant Juliette qui apparaît à une fenêtre.) Mais doucement ! Quelle lumière jaillit par cette fenêtre ? Voilà l'Orient, et Juliette est le soleil ! Lève-toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà languit et pâlit de douleur parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu'elle-même ! Ne sois plus sa prêtresse, puisqu'elle est jalouse de toi ; sa livrée de vestale est maladive et blême, et les folles seules la portent : rejette-la !... Voilà ma dame ! Oh ! voilà mon amour ! Oh ! si elle pouvait le savoir !... Que dit-elle ? Rien... Elle se tait... Mais non ; son regard parle, et je veux lui répondre... Ce n'est pas à moi qu'elle s'adresse. Deux des plus belles étoiles du ciel, ayant affaire ailleurs, adjurent ses yeux de vouloir bien resplendir dans leur sphère jusqu'à ce qu'elles reviennent. Ah ! si les étoiles se substituaient à ses yeux, en même temps que ses yeux aux étoiles, le seul éclat de ses joues ferait pâlir la clarté des astres, comme le grand jour, une lampe ; et ses yeux, du haut du ciel, darderaient une telle lumière à travers les régions aériennes, que les oiseaux chanteraient, croyant que la nuit n'est plus. Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! Oh ! que ne suis-je le gant de cette main ! Je toucherais sa joue !

Certains (plus rares) cherchent encore une chartreuse à Parme, tandis que d'autres (infiniment plus nombreux) ont paraît-il durablement rendu la vie impossible au curé de Saint-Sulpice à cause d'un certain livre de Dan Brown...
Aussi fragile soit le lien qui rattache une fiction à un lieu réel (après tout, Shakespeare n'a jamais mis les pieds à Vérone et a de toutes pièces inventé ce balcon), il semble que nous cherchions à inscrire dans une réalité tangible ce qui nous a émus mais n'a jamais existé ailleurs que dans la magie de mots merveilleusement assemblés... Pourquoi ? Alors même que nous ne sommes pas vraiment dupes, pourquoi ?